Frankie Fredericks, c’est un îlot de calme dans un océan bruyant. Un personnage à la fois passionnant et qui régale de partager sa passion pour la vie. Une vie dure, parsemée de cicatrices engendrées par cet apartheid qui l’a privé du rêve olympique. Frankie Fredericks c’est un survivant. Rencontre…
Frank Fredericks, d’où vous vient cette générosité, cette gentillesse et cette disponibilité ?
Des gens qui sont morts dans la guerre entre l’Afrique du Sud et la Namibie, les rebelles. Quelque part quelqu’un m’a permis d’obtenir cette nationalité namibienne sans laquelle je ne serais rien aujourd’hui. C’est grâce à la souffrance des gens qui ont perdu des proches. C’est ma façon de leur rendre hommage en n’étant pas égoïste.
Etant gosse, vous dîtes n’avoir jamais eu de rêve olympique. Pourquoi cela ?
L’apartheid ! Pour nous le monde se limitait à l’Afrique du Sud, on ne pouvait avoir ce genre de rêve car nous ne pouvions viser plus loin que l’Afrique du Sud.
L’apartheid était une période difficile de votre vie ?
Non ! Je ne pense pas vraiment. Je pense que cela l’était pour les parents. Il ne l’était pas car j’ai grandi dedans. Pour moi l’apartheid était une chose naturelle car je n’ai connu que ça.
A cette époque, je n’avais pas d’amis blancs. On n’avait aucun contact. Toutefois, quand j’avais treize ans et que j’étais au sein de l’équipe nationale de football de la Namibie, j’ai vraiment réalisé ce que c’était. Il y a avait trois noirs et quinze blancs dans l’équipe. Nous étions très bons. Ils nous ont traité différemment et on pouvait le sentir. Par exemple, une fois nous étions deux par chambre. L’un des noirs devait donc partager son lit avec un blanc. Le blanc avait dit qu’il préférait dormir à trois sur un lit plutôt que d’être avec le noir. Voilà le contexte dans lequel nous vivions.
Et la nouvelle génération de Namibiens, est-elle, selon vous, consciente du passé de leur pays, de leur histoire ?
Je pense que non ! Disons que ceux qui sont nés en 1984, ils ont maintenant 20 ans, ils ne peuvent pas imaginer les épreuves endurées par leurs aïeux. Maintenant, ils ont tout. Mais, je pense que la prochaine génération prendra conscience de cela car les choses n’auront pas évolué.
Etait-ce dur pour vous de l’accepter ?
Pour nous c’était une chose naturelle, nous avions grandi dans cette culture. Et ce n’est qu’en allant aux Etats-Unis que j’ai réalisé que, ailleurs dans le monde, c’était différent, que l’apartheid n’était présent que chez nous.
ça a certainement été un choc culturel profond pour vous…
Oh oui ! C’est sûr ! Aux States, les blancs me traitaient en tant qu’individu, comme leur égal. Ils me parlaient, ils voulaient être amis. Avant l’indépendance, ce n’était pas possible ! Avant c’était : “Tu es noir, je suis blanc”. C’est tout !
Etait-ce difficile pour vous, de vous adapter à ce nouveau mode de vie ?
Les gens de l’université que je fréquentais avaient une ouverture d’esprit. C’était davantage une question de religion que de couleur. C’était des Mormons, et comme j’ai grandi avec ces mêmes valeurs, cela n’a pas été difficile pour moi de m’adapter.
ça doit vous faire drôle, aujourd’hui, d’être à l’origine du rêve olympique, d’être l’icône de l’olympisme en Namibie, alors que, gosse, vous n’aviez pas, et il ne vous était pas permis d’avoir le rêve olympique ?
Je suis heureux que les jeunes Namibiens puissent maintenant rêver. Probablement, quand je suis rentré de Barcelone et d’Atlanta, ça a été exceptionnel pour eux. C’est une bonne chose que cela leur ait donné l’opportunité de rêver de l’olympisme.
Mais derrière tout cela, il y a le travail. J’ai travaillé honnêtement, je n’ai pas pris de raccourci, pas de dopage. Tout ce que j’ai aujourd’hui, j’ai travaillé dur pour l’avoir.
Dès que j’ai l’occasion, j’emmène des jeunes à la maison, dans ma ferme afin de leur montrer que ce n’est pas la fin du monde et qu’avec le dur labeur, en restant honnête avec soi-même, on peut atteindre ses rêves. Mais, il faut savoir accepter de faire des sacrifices.
Quand vous étiez jeune, qu’est-ce qui vous a poussé à autant vous investir dans les études et vouloir absolument devenir quelqu’un ?
Simplement, parce que j’ai vu la souffrance de ma mère. Elle enchaînait deux, voire trois boulots pour joindre les deux bouts… (L’émotion se lit sur son visage)
Il n’y avait que vous et votre mère ?
Oui ! Et on peut dire heureusement car, si elle avait d’autres enfants, soit une autre bouche à nourrir, il lui aurait été difficile de s’en sortir. Elle partait travailler, elle rentrait, me faisait à manger, faisait ma toilette et repartait pour un autre job afin de s’assurer qu’on avait suffisamment d’argent pour vivre…
Bref, votre mère et vous, surviviez…
Oui, c’est cela… Je ne sais pas pourquoi, mais à treize ans, j’ai vu ces gosses et surtout quel genre de vie leurs parents les offraient. Nos parents ne pouvaient même pas nous offrir un ticket d’autobus pour venir à l’entraînement ou encore, nous nous entraînions le matin pour reprendre l’après-midi sans même avoir déjeuné. Cela m’a fait réfléchir.
Vous avez une énorme reconnaissance envers votre mère, pour tous ces sacrifices qu’elle a faits pour vous ?
Le mot est faible ! Depuis que j’ai remporté mon titre de champion du monde, je lui ai fait prendre sa retraite. Je veux qu’elle profite au maximum de sa vie. Je veux lui rendre la pareille, même si je sais que je n’arriverai jamais à le faire…
Votre mère, c’est votre inspiration. Elle a toujours été là dans les grands moments ?
Oui, elle était présente aux Jeux Olympiques de Barcelone en 1992 et à Atlanta en 1996. Elle n’était, malheureusement, pas présente en 2000 et 2004, ce qui ne m’a pas réussi (rires…). C’est mon porte-bonheur.
Cette période de survie a, certainement, contribué à faire de vous l’homme que vous êtes aujourd’hui…
Je le pense ! J’ai grandi dans un environnement très dur et ça m’a rendu solide. Quand tu cours le 100 m ou le 200 m c’est dur. Ce que les gens retiennent, ce n’est que la fin, mais il y a beaucoup de boulot pour en arriver là. Avant la course, il faut supporter la pression que vous imposent vos adversaires. Si vous êtes faible, vous ne pouvez pas survivre. Si vous êtes intimidé par ces gars avant la finale, la course est déjà perdue. Une course ça se gagne dans la chambre d’appel !
Parlez-nous de votre nomination au sein du Comité international olympique. Quel est votre rôle ? Quelles sont vos attentes, votre vision…
Etre un membre du Comité international olympique est une grosse responsabilité, non seulement pour votre sport, votre continent, mais pour le monde entier. Je veux m’assurer que les athlètes respectent et soient respectés, que leurs points de vue soient pris en considération, que les athlètes aient les meilleures facilités et les meilleures conditions pour évoluer sereinement. Il faut aussi combattre le dopage…
Mais, combattre le dopage semble être une tâche herculéenne…
C’est dur… Sur les athlètes contrôlés, il n’y a qu’un pourcent qui a été contrôlé positif. C’est un phénomène normal dans notre société, car il y a toujours un pourcent qui prend le mauvais chemin. Et il faut que nous soyons très dur là-dessus. Mais, il faut aussi être à l’écoute des athlètes. J’espère avoir l’opportunité de rencontrer vos meilleurs athlètes afin de les écouter et de rapporter leurs points de vue auprès de la commission des athlètes du comité olympique international, car je suis là pour eux.
Quand vous voyez des icônes de l’athlétisme tels que Marion Jones ou encore Tim Montgomery suspectées de dopage, n’est-il pas plus difficile d’éloigner les jeunes du dopage et de la tricherie ?
Le problème est qu’on se concentre trop sur le négatif et non sur le positif. Je crois que c’est plus important de se concentrer les quatre-vingt dix-neuf pourcent de cas négatifs que sur le un pourcent de cas positifs. Malheureusement, le négatif est toujours plus sensationnel et à force d’insister dessus, on oublie vite le positif.
Aux Etats-Unis, vous êtes devenu le premier non-Américain à remporter un titre de National Collegiate Athletics Association (NCAA). Etait-ce le déclic de votre carrière internationale?
A la base je suis allé aux Etats-Unis grâce à une bourse. Je me disais que le sport me permettrait de financer mes études. Ainsi, je pensais, après quatre ans aux States, d’étudier, pour ensuite raccrocher l’athlétisme à la fin de mes études. Et en remportant ce titre de NCAA, j’ai réalisé que je pouvais courir avec les meilleurs au monde et ainsi me permettre de vivre décemment et en même temps faire connaître la toute jeune Namibie. J’étais prêt à faire mon entrée sur la scène internationale.
Cela veut dire qu’avant l’athlétisme ce n’était pas du sérieux…
Oui, c’est à partir de cet instant que j’ai pris ça au sérieux. Avant, je partais à l’entraînement rien que pour le fun. Si j’avais un examen le lendemain, je sautais une séance d’entraînement afin de réviser, car pour moi les études étaient la chose la plus importante. J’ai réalisé que les deux étaient possibles. Je pouvais obtenir mon diplôme tout en rendant ma vie un peu plus confortable avec mon sport.
En 1993, Oluyemi Kayode, votre partenaire d’entraînement aux Etats-Unis, décède. A l’issue de cette tragique histoire vous décidez de vous entraîner en compagnie de Linford Christie. Est-ce que la perte de Oluyemi Kayode a eu une influence sur la suite de votre carrière ?
C’est vrai ! Il était finaliste olympique sur 200 mètres à Barcelone. Mais, cela n’a pas réellement eu d’impact sur ma vie. C’est toujours dur de perdre un de ses proches, un ami. C’est toujours dur d’accepter cela, surtout quand il est jeune. Mais, ce choix d’aller rejoindre Linford s’explique par le fait que je stagnais au niveau de mes performances. Je me suis dis qu’il y avait peut-être quelque chose qui ne marchait pas et que la réponse était peut-être ailleurs. Comme j’étais ami à Linford, on a décidé de se préparer ensemble et de s’aider mutuellement. C’était en 1995. C’est une expérience qui a porté ses fruits, il s’est amélioré sur 200m et moi sur 100m.
Et l’année suivante fut la meilleure année de votre carrière…
Oui ! Je n’ai perdu que deux courses cette année-là et j’ai remporté deux médailles d’argent à Atlanta avec un record d’Afrique du 200m en 19.68. C’était définitivement ma meilleure année…
Comment expliquez-vous le fait que les meilleurs sprinters viennent majoritairement de la classe moyenne ?
C’est la dureté ! En Europe, les sprinters vont atteindre un certain niveau et ça s’arrête-là pour eux. Alors que les gars de la classe moyenne, ils ont la rage au ventre et une soif perpétuelle de se battre pour aller encore plus loin. Pour moi, ceci explique cela.
Parlez-nous de la Frank Fredericks Foundation…
J’offre, pour l’instant, des bourses aux jeunes collégiens. Ainsi, je paie leur scolarité et en retour, ils doivent rapporter de bons résultats scolaires et sportifs. Cela leur donne le sens des responsabilités. Ils paient leurs études grâce au sport. On examine les résultats scolaires ensemble, on en discute et on trouve des solutions. Je pense que ça marche bien.
Il y a eu Frankie Fredericks, puis Francis Obikwelu – qui a changé de nationalité – et aujourd’hui, il y a Stéphan Buckland. Comment voyez-vous le futur de l’athlétisme africain ?
Francis avait le potentiel de battre mes records d’Afrique et il l’a d’ailleurs prouvé en égalant mon record sur 100m en 9.86, mais il courait sous les couleurs du Portugal. Aujourd’hui, et plus particulièrement sur le demi-tour de piste, il y a Stéphan Buckland. C’est à lui, maintenant, de prendre le relais et d’assurer la pérennité africaine dans cette spécialité.
Que pensez-vous de ceux qui émigrent vers les pays d’Europe ?
Je n’ai rien contre le fait qu’ils vont en Europe pour profiter des infrastructures et les techniques d’entraînement, mais pas besoin, pour autant de changer de nationalité.
Avez-vous déjà été approché pour changer de nationalité ?
Oui, une fois pour prendre la nationalité botswanaise !
Pourquoi ne pas l’avoir fait ?
Si j’avais changé de nationalité, je n’aurais plus été Frankie Fredericks. Je reste fidèle à mes racines. Quand on prend une autre nationalité, le pays en question a besoin de vous par intérêt. Francis Obikwelu gagne et porte le drapeau du Portugal, mais dans son coeur, il est toujours Nigérian. Le problème, c’est quand vous cessez de faire du sport, on vous identifie toujours à votre pays d’adoption.
Là j’ai 37 ans. Si je meurs à 60 ans, cela veut dire que je vivrais 23 ans de plus, soit pratiquement la moitié de ce que j’ai vécu jusqu’à présent. On peut faire beaucoup de choses durant ces 23 ans. Si vous changez de nationalité, vous perdez vos racines et c’est dur de vivre 23 ans sans racines.
Que pensez-vous du choix de Stéphan Buckland d’être resté au pays pour poursuivre sa carrière ?
C’est un excellent choix ! Quand je suis rentré pour poursuivre ma carrière, j’étais immédiatement plus heureux et mieux dans ma peau. Cela s’explique par le fait que tes proches sont à tes côtés. Quand tu te réveilles chaque matin, tu es heureux et c’est une joie de te rendre à l’entraînement. Alors qu’à l’étranger, tu te sens seul et triste. Je pense que Stéphan a fait ce choix pour les mêmes raisons… On est mieux chez soi.
Entretien réalisé par Reynolds QUIRIN
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